L’unique souvenir circassien qui me reste de l’enfance tient en un mot :
Terreur.
Non pas que je souffrisse (c’est cadeau, ça !) de coulrophobie.
Mais plutôt parce que je craignais la lumière.
Le feu, même.
Celui des projecteurs.

L’unique souvenir circassien qui me reste de l’enfance, c’est un clown à gros nez rouge qui traverse les rangs du public à la recherche de sa proie : l’enfant qui sera précipité sous le feu des projecteurs et devra participer au numéro.
Poussé par les hourra du public, les encouragements de ses proches, les ricanements nerveux de ceux qui seront soulagés de n’avoir pas été choisis et les coups de coude envieux de ceux qui auraient aimé en être.

Je me souviens seulement de ma terreur.

Pour moi, le cirque, c’était ça.

Pourtant, récemment, il a fait une nouvelle entrée virevoltante dans ma vie.

Et la terreur a cédé sa place à l’émerveillement.

Chapiteau

Le chapiteau est futuriste.
Une soucoupe volante, plantée sous le ciel rennais.
Les artistes qui nous accueillent sont en costumes trois pièces et robes amples.

Je m’assois dans les gradins, presque tout en haut, face à des pupitres d’écoliers, alignés au carré sur la piste.
Je lève les yeux. C’est haut, le sommet. Et rond. Et bleu.

Autour de moi, l’agitation. De la musique live, jouée par un orchestre installé sur ma droite, en contrebas.
Ça pétarade, ça s’échauffe, ça en-rythme et ça pose l’ambiance.
Là.

Autour de moi, on s’assoit. Plutôt confortablement, d’ailleurs.
Le siège est en plastique et doté d’un dossier. Luxe circassien made in Cardiff.

Agitation.
Un trio de “clowns banalisés” (en civil, si vous préférez) passent devant moi et se lancent dans une figure acrobatique… avant de retomber sur leurs pieds.
On se prépare, on s’échauffe, on amuse la galerie. Qui rit. Qui applaudit.

Puis, c’est l’heure.
Les musiciens délaissent leurs accords en boucle et se lancent dans le premier morceau.
Le feu des projecteurs quitte les gradins pour se fixer sur la piste.

Et c’est parti.

Les écoliers font les pitres, l’enseignante, perchée à 10 m d’altitude, tente de les mener à la baguette, les menace, puis disparaît.
Alors, les pupitres des pitres s’envolent, dans un ballet féérique et bordélique.
La musique est forte, les projecteurs font feu dans tous les sens et le tourbillon m’emporte.

Deux acrobates, des vélos, une trapéziste, des rubans, des cordes, des ombres chinoises, un diabolo, deux diabolos, trois diabolos.

Et je ris.

Et je laisse couler mes yeux.

Et j’ai la bouche grande ouverte.

Je suis éblouie.
J’ignore tout de ce qui va suivre.
En même temps, je trépigne.
Et en même temps, je savoure tranquillement.

Je regarde à gauche, à droite.
Derrière.
Devant.
Ça monte et ça descend.
Ils fourmillent, courent, sautent, s’allongent, se poétisent.
Se grimpent les uns sur les autres, bavardent, plaisantent.
En anglais, en italien, en français.
Pédalent, chantent en allemand, tournoient.
Tombent.
Ah non ! C’était pour de faux.

Maintenant, le jonglage enflammé.
Et ça sent l’essence.
Et ça fait de la fumée.

C’est complètement foutraque.
C’est totalement réjouissant.

Ça dure 2 heures. Ça aurait pu se prolonger indéfiniment.

Ce spectacle, c’est LEXICON, ou “l’art de la désobéissance”.
La troupe, c’est NoFit State.

Je suis au cirque.
Et j’ai 5 ans.

Et ça, c’est pour de vrai.

 

 

Un commentaire

  1. Avec ce nouveau récit si bien mené tambour battant, on a l’impression d’y être dans ce spectacle. On ne l’a pas vu mais l’imagination est facilitée par les mots. Là encore, belle “Envolée ” !
    J’ adore ” les pupitres des pitres s’envolent ” 😃.
    J’applaudis des deux mains 😊.

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